Ernest Beaux, l’ homme derrière le Numéro 5

Le mois de mai marque l’anniversaire du lancement du Numéro 5 de Chanel, parfum qu’il n’est plus nécessaire de présenter. Mais connaissez-vous Ernest Beaux, le parfumeur qui l’a créé?

Flacons Numéro 5 Chanel

5 mai 2019. Cela fait exactement 98 ans que le Numéro 5 de Chanel a été lancé, avec le succès qu’on lui connaît. Parfum le plus vendu du monde, c’est lui que les GI rapportaient à leurs petites amies après la Seconde Guerre Mondiale et la libération. C’est lui qu’achètent à l’aveugle les touristes asiatiques qui veulent rapporter un peu du luxe et de l’élégance française chez eux. C’est lui qui n’a besoin que d’un numéro pour être reconnu. C’est lui dont tout le monde connaît le nom et le flacon. Mais ce que tout le monde ne sait peut-être pas, c’est à quel point ce parfum révolutionne la parfumerie lors de sa sortie. Cette révolution on la doit bien évidemment à Gabrielle Chanel, mais également à celui qui a créé le Numéro 5 et de nombreux autres parfums pour Chanel : Ernest Beaux.

La naissance du Numéro 5

En 1920, Gabrielle Chanel, dite Coco Chanel, est déjà bien installée dans le milieu de la mode, et sa maison de couture, établie rue Cambon à Paris, emploie plus de 300 ouvrières. Mais voila, Coco Chanel veut offrir une nouvelle expérience à ses clientes : un parfum. Mais pas un parfum comme les autres : « un parfum de femme à odeur de femme« . Un parfum abstrait, loin des parfums soliflores qui dominent alors le marché : « Un parfum artificiel, je dis bien artificiel comme une robe, c’est-à-dire fabriqué. Je suis un artisan de la couture. Je ne veux pas de rose, de muguet, je veux un parfum qui soit un composé« . Bref, pour son premier parfum comme pour la mode qu’elle propose, Coco Chanel ne veut pas faire comme tout le monde! C’est ainsi que Coco Chanel rencontre un parfumeur français né en Russie : Ernest Beaux. Il lui aurait été présenté par le Grand Duc de Russie Dimitri Pavlovitch Romanov, un de ses amants.

Coco Chanel
Coco Chanel, 1920. Source : Time / Getty

Ernest Beaux, qui travaille alors à Cannes, chez Chiris, a commencé sa carrière dans le Laboratoire Rallet (Moscou), une des plus grandes parfumeries russes d’origine française, dirigé par son frère. Il propose à Gabrielle Chanel plusieurs essais, numérotés de 1 à 5 et de 20 à 24. Mademoiselle choisira plusieurs parfums, dont celui qui porte le numéro 5 et qui sera lancé le premier. Quand au choix du nom, elle répondra « Je présente ma collection de robes le 5 du mois de mai, le cinquième de l’année, nous lui laisserons donc le numéro qu’il porte et ce numéro 5 lui portera bonheur. « . Le premier parfum Chanel s’appellera donc le 5 et il sortira le 5 mai 1921.

L’inspiration derrière le Numéro 5

Mademoiselle demande un parfum artificiel ? Soit, il le sera, avec l’aide de molécules de synthèse qu’Ernest Beaux a déjà maniées dans un précédent parfum créé chez Rallet : les aldéhydes. A cette époque, la parfumerie utilise très peu de molécules de synthèse, comme la coumarine dans Fougère royale (Houbigant) ou la vanilline dans Jicky (Guerlain). En parfumerie l’appellation aldéhydes fait référence à une famille bien particulière, les aldéhydes aliphatiques (il existe beaucoup plus d’aldéhydes que ceux utilisés en parfumerie, car c’est une fonction chimique répandue).

Ces aldéhydes permettent à Ernest Beaux de reproduire une sensation éprouvée lors d’une mission au delà du cercle polaire pendant la guerre, à l’époque du soleil de minuit « où les lacs et les fleuves exhalent un parfum d’une extrême fraîcheur« . C’est cette note que cherche à retrouver Ernest Beaux avec l’emploi des aldéhydes. Si ces molécules ne semblent pas forcément intéressantes à sentir seules (odeurs d’agrume, de cire de bougie, de pressing, etc.), employées dans une composition elles diffractent la lumière et font scintiller les notes. Si vous avez déjà senti de la Laque Elnett, vous pouvez avoir une idée de cet effet, les aldéhydes ayant été utilisés pour la parfumer !

Ernest Beaux

Les aldéhydes, qui composent la note de tête, avec des essences naturelles d’agrumes, vont également donner de l’ampleur aux autres matières premières naturelles qui composent le Numéro 5. Le jasmin, la rose, l’ylang ylang ou l’iris sont également indissociable de ce parfum : dans un flacon d’extrait de 30 ml du Numéro 5, il se dit qu’il y a 1000 fleurs de jasmin. Car si Mademoiselle voulait un parfum artificiel, ce sont bien des composants naturels d’une grande qualité qui lui donnent sa structure. Les aldéhydes viennent ici déployer le bouquet floral et le faire rayonner.

Aujourd’hui Chanel a noué un partenariat avec la famille Mul, cultivateurs de plantes à parfums à Pégomas, près de Grasse. La première filière à être ainsi sécurisée a été celle du jasmin de Grasse, indispensable à l’extrait du Numéro 5. Ont ensuite suivi la rose de mai, l’iris, le géranium rosat puis la tubéreuse.

L’héritage du Numéro 5

Le succès phénoménal du Numéro 5 marquera donc la parfumerie par l’introduction de la note aldéhydée, et il deviendra ainsi l’archétype de la famille des floraux aldéhydés. Ernest Beaux, qui estimait qu’ « une création digne de ce nom doit contenir un coup nouveau » impose ainsi sa marque sur les compositions à venir : « c’est la note aldéhydée qui a eu le plus d’influence sur les compositions nouvelles depuis la création du N°5 de Chanel« . Le numéro 5 est l’origine d’une lignée qui comporte Arpège (Lanvin), Le Dix (Balenciaga), Madame Rochas (Rochas) ou encore Calèche (Hermès).

Les créations d’Ernest Beaux pour Chanel ne s’arrêtent pas au Numéro 5, et de nombreux parfums sont lancés sous sa direction. Par exemple le Numéro 22, également issu des essais présentés initialement à Gabrielle Chanel. En 1924, Paul et Pierre Wertheimer, avec qui Gabrielle Chanel s’est associée pour l’exploitation des parfums Chanel, créent pour lui le poste de Directeur technique des parfums Chanel et Bourjois. Ernest Beaux sera ainsi à l’origine d’une trentaine de parfums Chanel, dont certains sont encore commercialisés (dans la ligne des Exclusifs), comme le Numéro 22, Gardénia, Cuir de Russie ou Bois des Iles. Il créera également une vingtaine de parfums pour Bourjois, les plus connus étant Soir de Paris et Kobako. Il travaillera pour Chanel et Bourjois jusqu’en 1954, et rencontrera une renommée internationale dans le milieu de la parfumerie. En 1961, il s’éteindra à Paris le 8 mai, quasiment 40 ans jour pour jour après le lancement de la création qui le rendra célèbre.

L’aventure du Numéro 5 ne s’arrête pas avec la mort d’Ernest Beaux. Pilier de la maison Chanel Parfums, il était alors commercialisé en extrait (la concentration originale) et en eau de toilette, travaillée par Beaux lui même en 1924. En 1986, le parfumeur maison de l’époque, Jacques Polge, propose une nouvelle concentration et le Numéro 5 sort en eau de parfum. Décliné dans de nombreux produits dérivés (savon, huile corps, soins pour le corps, etc.) le Numéro 5 reste l’emblème de la maison Chanel et semble intouchable. C’est donc l’étonnement quand, en 2008, Jacques Polge travaille une nouvelle version, qui s’appellera Numéro 5 Eau première (et qui est magnifique). En 2015, Olivier Polge, fils de Jacques Polge, reprend le poste de parfumeur maison à la suite de son père. Il proposera lui aussi une variation autour du Numéro 5, Numéro 5 l’Eau. L’héritage d’Ernest Beaux n’est donc pas près d’être oublié.

Un grand merci à mon ami Olivier Pierre David pour sa conférence sur Ernest Beaux (sous l’égide de l’Osmothèque), la documentation sur Ernest Beaux et sa relecture bienveillante.

One thought on “Ernest Beaux, l’ homme derrière le Numéro 5

  1. Merci pour cet article, on croit tout savoir sur ce n°5 et au final on apprend toujours des choses !

    Je vais ajouter une petite anecdote : j’ai lu (mais je ne sais plus où, il faudrait que je retrouve ça) que le N°5 de Chanel a été lancé plus ou moins en même temps que le N°5 de Molyneux (parfum tout à fait honorable, soit dit en passant). Comme les deux parties se sont vite rendu compte que ces lancements simultanés de parfums avec le même nom allaient poser problème, il y aurait eu une entrevue entre Chanel et Molyneux, mais ils n’auraient pas réussi à se mettre d’accord et finalement ont joué la concurrence … si c’est vrai, au final, on sait qui a gagné !

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